« 08h15, dans l’angle de la porte de la salle de bain, elle me regarde et me sourit avec ses petits yeux malicieux. Je lui demande ce qu’elle veut. Elle dit que je peux dire non, mais que si j’ai un peu de temps, elle aimerait bien un coco palmier sur le haut de son crâne. Je dis oui, va chercher la brosse, celle qui fait pas mal. Elle court, elle sourit, ses cheveux volent dans l’air, dansent. On dirait que des papillons vont s’en envoler. Elle revient. Elle sourit toujours. Elle dit tu fais pas mal hein. Je dis que je vais essayer. Elle le veut haut, son coco palmier alors, brosser les cheveux en arrière, c’est trop compliqué. Il faut mettre sa tête en avant, la retourner complètement. Je dis que je vais faire doucement. Je brosse, avec le bout des poils, je n’enfonce pas les picots dans sa chevelure. Elle ne dit rien, même pas aïe même pas ouille. Ça se passe bien. En tout cas, mieux que d’habitude. Je tiens la couette dans ma main gauche et je vois qu’elle est loin d’être parfaite. Je manque de dire un truc horrible, un truc qu’on a toutes entendu. Un truc qu’on nous a, à toutes, rabattu les oreilles. « Faut souffrir pour être belle. » Je manque de dire ce truc horrible, ce truc infect. « Faut souffrir pour être belle. » Comme si, sans souffrance, au saut du lit, nous étions laides. Comme si, naturelles et sans effort, nous étions laides. Mais je ne dis rien. Rien du tout, je brosse à peine. Son crâne est plein de petites coquillettes, ça fait comme des petits bourrelets sur ses cheveux. J’enroule l’élastique autour de la masse, un nœud, deux nœuds, je sens la résistance, je sens qu’elle inspire, qu’elle serre à moitié ses petites dents. Je ne fais pas les trois tours. J’arrête. Je lui dis qu’elle peut relever la tête. Elle est belle, elle sourit, elle est belle bordel de merde ! Elle est belle et c'est ma fille. Elle se regarde, elle touche, elle constate les coquillettes sur sa tête, elle fait la moue. Je dis, si tu veux je recommence, mais si tu la veux parfaite, je vais devoir tirer, mais tu sais, t’es belle comme ça, ça sert à rien que j’te fasse mal. Elle dit d’accord, elle dit laisse maman, laisse comme ça, c’est parfait. Elle sourit toujours. Je me dis que si ça se trouve, ça vient de là, cette injonction, faut souffrir pour être belle, quelle mère n’a jamais dit ça à sa fille, sans réfléchir, sans penser à ce que ça voulait vraiment dire ? De devoir souffrir pour arriver à être belle. Je ne me maquille plus, j’entends des choses, des choses d’autres femmes. J’entends, tu vas pas bosser comme ça quand même ? J’entends, r’garde l’autre, elle sort comme ça ! Je ne m’épile pas intégral, j’ai le troutrou propre, ça fait pas mygale. Mais je laisse des poils. On me dit souvent, ah, t’es dégueulasse. C’est des femmes qui me le disent, les hommes, souvent, en vrai, ils trouvent pas ça dégueulasse du tout, les poils, tant que ça fait pas mygale. Genre y en a partout. Moi j’aime bien quand c’est pas intégral aussi. Sur les jambes, c’est propre, quasiment toujours, mais c’est mon choix. Je connais des femmes qui ont plus de poils aux cuisses qu’au minou, moi perso ça me choque mais je respecte en me taisant. Sous les bras, parfois je laisse pousser, une semaine et puis je rase. Je m’épile aussi la moustache, enfin, faut dire la lèvre supérieure m’a dit l’esthéticienne, les sourcils aussi. Parce que « faut souffrir pour être belle. » Et puis certains poils qu’ont rien à foutre là. Toujours pour la même raison. Pareil, faut souffrir pour accoucher apparemment. Y a même des femmes qui veulent pas de péridurale, pour tout ressentir, pour souffrir comme pas possible et après, elles te racontent tout, elles gonflent bien leurs grosses narines de toute leur prétention. Elles disent qu’elles ont vachement souffert, que c’était carrément horrible. Qu'elles ont cru mourir J’en connais même qui ont vu leur âme sortir de leur corps et planer au-dessus en lévitation. Ça c’est des vraies femmes. Moi j’ai eu deux césas, alors je peux pas dire. Des césas, il parait que ça fait pas mal, j’ai entendu ça de la bouche de celles qu’en ont pas eues. Combien de fois, combien de femmes, m’ont-elles dit, ma pauvre, tu sauras jamais ce que c’est que de souffrir et d’accoucher pour de vrai. Faut souffrir pour être belle, faut souffrir pour être une femme. Du coup, je réfléchissais à ça ce matin. A cette phrase que maman m’a dite tellement de fois, sans le faire exprès. A cette phrase, con comme une brouette et archi-fausse en plus. Je la dirai jamais à ma fille. Jamais jamais. Même si faut jamais dire jamais. Ça aussi c’est con. Moi je le dis. Jamais ma fille, jamais tu ne seras obligée de souffrir pour être belle. Belle, tu l’es déjà, naturelle et sans effort. Avec tes coquillettes plantées sur le crâne, avec plus tard, si ça te dit, des poils sous les bras ou sur les jambes, t’auras le droit à la péridurale quand viendra l’heure que tu deviennes maman. T’auras le droit aussi de pas avoir mal, dès que les anglaises vont débarquer. T’auras même le droit de pas aller à l’école si vraiment tu le sens pas. T’auras le droit ma fille. Je sais ce que c’est que d’être une femme et crois-moi sur parole, c’est déjà assez dure comme ça. La douleur, tu l’auras. Te bile donc pas pour ça. Tu seras pas obligée d'être mère Teresa dans le corps de wonder woman. Tu seras toi et ce sera déjà pas mal. »

Tour de plaine. 

J’avais prévu, levée assez tôt ce matin, de filer ou tricoter ou carder, enfin j’avais prévu de préparer des choses pour le marché d’été du 19 mai. Mais vers neuf heures trente, tu m’as demandé si ça me disait de venir faire un tour de plaine avec toi. J’ai un peu grommelé avant de savoir si t’avais envie que je t’accompagne. T’as dit oui, t’as dit oui tout de suite, en secouant la tête et franchement, il ne m’en fallait pas plus pour sauter dans un slip. Enfin, avant cela, j’ai dit, deux minutes, je prends une douche, mais j’ai pas mis deux minutes comme prévu, non, parce qu’avec l’enfant que je porte en moi depuis trois mois, fallait me graisser la panse pour pas que la peau elle craque. Après du coup, t’as pris ta douche toi aussi et puis on est parti, vers dix heures et demi, avec un chien d’abord, notre grosse qui pue qui bave. 

Tu m’as montré La Grenouillère puis Le Moulin, en me disant qu’ici, avant, y avait sûrement un moulin, j’ai dit que ça serait une explication assez logique. Tu m’as demandé d’essayer de retenir, les lieux, les champs. Après, tu m’as montré La Noue et comme j’ai pas compris ce que tu venais de dire, t’as répété, La Noue. Tu m’as expliqué, qu’une noue c’est un fossé qui recueille de l’eau et avec ton doigt, tu m’as montré ; l’eau dans le fossé et la différence de couleur sur les orges. T’étais vraiment super fier de me montrer tout ça, tes bouts de terre à toi. Enfin, à chaque fois je te demandais, à toi, vraiment ou tu les as en location. Et tu répondais, presque gêné de ne pas être propriétaire de tout ce que tu me montrais. D’en être juste locataire. Tu parles d’un coup, moi tout ce que je possède, c’est la moitié d’un Volvo break et une demi bicoque près d’une centrale nucléaire. Après, du coup, en me montrant les champs d’orges, de blés, de maïs ou de pois chiches, tu disais, celui-là, il est à moi à moi ou alors, il est à moi pas à moi et on se marrait comme deux crétins. Vous êtes des drôles de gens, les paysans, on vous prend souvent pour des imbéciles, mais vous êtes loin d’en être. Vous raisonnez juste pas comme les citadins mais vous comprenez tout et très vite. En tout cas, t’étais super fier et t’as souris tout du long en me montrant tout ça. Et tu souris pas souvent, en tout cas pas de cette façon-là. Avant de partir, je savais pas faire la différence entre un champ de maïs et un champ de tournesols, à cette époque de l’année, et à dix heures trente, en repassant devant la maison récupérer notre second chien, je savais déjà plein de choses.

Alors on est reparti, tu m’avais dit qu’on en aurait pour moins d’une heure, mais j’ai compris que tu m’avais, encore une fois, bien eue. On a fait un tour à l’étang, voir ton père qui buvait un coup de blanc avec son pote devant une grosse omelette baveuse. Le casse-croûte des retraités. Il a demandé où qu’elle était la p’tite et il était pas content de pas pouvoir l’embrasser ce matin, sa p’tite fille. Je me suis assise, tu es resté debout, on a raconté des conneries en regardant les chiens courir après les oies et traquer les lapins. On a causé une demi heure et on est reparti, tu m’as dit, dis donc mémère, faut bouger not’ cul, on a encore du pays à voir. Alors j’ai bougé mon cul, pour voir ton pays. Tu m’as montré des patelins que je connaissais déjà. Souvent je crois que tu oublies que tout comme toi, je suis née ici. Souvent j’ai l’impression que tu oublies qu’on s’est connu à douze ans, que tu te souviens de moi parce que j’avais une sœur jumelle et un pantalon bleu et moi de toi, parce que t’avais une gueule d’ange. Après on a fait nos vies, chacun de notre côté, on a un peu morflé, surtout moi, pour se mettre à la colle à trente ans, ensemble et définitivement. Mais je joue le jeu, je fais toujours comme si avec toi, je découvrais tout. 

On est passé devant des maisons que tu adores, parce qu’elles sont construites au bord de l’eau et que vivre au bord de l’eau, c’est ton rêve à toi. Y en a même une, carrément, qui est construite sur l’eau, alors là, le mec, tu l’envies grave, tu t’y vois le matin, ta gaule à la main, à titiller les gougeons. Tu m’as dit, tiens, un jour, j’t’emmènerais avec les mômes, à la pêche aux brochets. T’en as déjà vu des brochets ? Je t’ai dit que oui, que mon père il pêchait le brochet quand j’étais gamine. Alors tu t’es foutu de ma gueule, tu m’as dit qu’ils étaient morts, ceux que j’avais vus quand j’étais gamine, mais que vivant, quand tu le pêches et que tu le remontes, c’est pas pareil. Pas pareil du tout. J’ai dit d’accord. Je te dis toujours oui à tout et vice-versa de toute façons. Toi, quand tu pêches, tu remets tout à l’eau, tu ramènes jamais les poissons, c’est juste pour le plaisir de pêcher, si bien que souvent, je me fous de toi et j’te dis qu’en vrai, tu pêches que dalle, tu fais du air-pêche, comme les blaireaux qui font du air-guitare. Après, on est passé devant une maison et tu m’as dit, tiens, ça c’est chez Le Voleur, je t’ai demandé Le Voleur, en mettant un point d’interrogation au bout de ma phrase, et tu m’as dit ouais, Le Voleur parce qu’il nous a piqué du bois un jour. Quand tu parles, tu dis jamais je, toujours on ou nous. Tu parles en pensant que tout ce que tu as, c’est un peu aussi à ton grand-père, ta grand-mère, à ta mère, ton père, ton oncle. Tout ce que tu as, c’est à ta famille que tu le dois et ça, souvent t’as beau faire ton fils unique pourri gâté, je sais que t’en as conscience. 

Après, avec ton doigt encore, t’as dit, tiens, la barque à Dédé. Et je t’ai pas repris. T’es le seul que je reprends pas. J’ai eu beau t’expliquer vingt fois, cent fois même, que l’appartenance, ça se marque avec un « de », qu’on dit la barque de Dédé, pas la barque à Dédé, je sais que t’en as rien à foutre et que jamais jamais tu diras ça comme il faut. Alors j’ai regardé la barque à Dédé et j’ai dit que c’était une sacrée jolie barque qu’il avait Dédé. On a continué comme ça, longtemps, on a même quasiment changé de département. Tu m’as montré les parcelles en jachère ou je pourrai mettre mes moutons quand ils seront là et je m’y voyais déjà. Avec mon petit berger en culotte courte, que t’espères déjà qu’il va reprendre ta ferme dans vingt ans et que peut-être, toi et moi, on pourra prendre notre retraite. Mais tu sais aussi qu’il sera peut-être comptable ou vendeur chez Micromania et que si ça se trouve, la sage-femme elle s’est trompée et que ça sera pas un garçon. 

Il était midi quand je t’ai dit que j’avais envie de faire pipi. Tu m’as dit que t’allais m’emmener à la table d’orientation, que c’était un super point d’observation et que de là-bas, on verrait mon cul de Villeneuve à Chaumont. Je me suis laissé faire, comme à chaque fois avec toi. On a roulé encore un peu et j’avais vraiment de plus en plus envie de pisser. Limite, ça commençait à plus me faire marrer tous ces creux ces trous ces bosses. On est arrivé à ton fameux point d’orientation et en ouvrant la portière de la bagnole, je me suis prise une rafale de vent, force huit sur l’échelle de Beaufort. J’ai refermé la lourde, je t’ai dit que c’était pas possible, je t’ai dit ça la tignasse dans le nez, emmène-moi ailleurs, je vais me prendre un retour de pisse dans la gueule. Tu t’es marré et on a repris la route. Les creux les bosses les trous, tu cherchais un petit endroit sympa pour que je fasse mon pipi. J’ai un peu gueulé, j’ai dit vas-y, arrête toi, n’importe où, j’en ai rien à foutre faut qu’je pisse ! J’ai ouvert la porte baissé mon froc j’ai même pas fait deux mètres, j’ai même pas fait un mètre, j’ai pissé là, devant toi en poussant des râles de soulagement. Quand j’ai vu que tu sortais l’appareil photo, je me suis refroquée vite fait parce que c’est ton truc ça, prendre mon cul en photo dès que je pisse dehors. 

On a continué, tu m’as expliqué les chaintres, les fourrières, tu m’as expliqué ça tellement bien, que j’ai même critiqué ton travail. A la fin de la balade, tu disais même, tiens, ça c’est à moi à moi je sais, les chaintres sont dégueulasses. Et moi je me marrais sans avoir besoin de rien dire de plus. Devant chaque champ, tu me demandais de dire ce qu’il y poussait. Je sais tout reconnaître maintenant. Devant un, j’ai dit, petit pois et toi t’as demandé si j’avais vu les pigeons. Alors, comme je sais qu’avec ton pétard à moineaux, tu vas toujours faire le tour de plaine pour effrayer les oiseaux, j’ai mis un coup de klaxon, pour effrayer les pigeons, pour pas qu’ils bouffent tes plantations. Mais tu m’as dit que j’étais folle et moi j’ai pas compris. Alors t’as rigolé, t’as dit que c’était un champ à Poule au Pot. Poule au pot, c’est un cul-terreux du pays, il ne s’appelle pas vraiment comme ça, mais dans le pays, tout le monde a un surnom. T’as dit que tant que les pigeons étaient dans ses champs, ils n’étaient pas dans les tiens. T’as dit que c’était comme ça qu’il fallait raisonner, t’as dit ça en te marrant gentiment. 

Après, comme on commençait à avoir faim et qu’il était midi et demi, on est rentré. Les enfants nous attendaient, ils avaient faim eux aussi alors on a mis vite fait un truc à réchauffer, un truc d’y a deux jours mais faut pas gâcher. Tu m’as demandé ce que je faisais cet après-midi, je t’ai dit filer ou tricoter ou carder, je sais pas encore, mais je dois préparer des choses pour le marché d’été du 19 mai. Tu m’as dit que j’étais large et tu m’as demandé si j’avais pas envie plutôt de venir avec toi, acheter des fleurs ou des trucs à semer. J’avais aussi prévu de bosser avec notre grand, qui passe son brevet dans pas longtemps. Le grand, tu penses bien qu’il a tout fait pour que je me barre avec toi, histoire de rien branler cet après-midi encore. Mais en vrai, j’avais surtout envie d’écrire sur toi, d’écrire notre matinée tant que c’était encore tout chaud. Tu m’as demandé pourquoi, pourquoi j’écrivais sur toi. Je t’ai répondu que j’aimais ça, parler de toi et de ta vie. Que ça me faisait du bien. Que c’était important. Je t’ai dit d’y aller sans moi. Tu m’as dit que tu me ramènerais une plante, un truc qui crève pas, vu que je sais rien garder, vu que je fais tout crever. T’as bu ton café en m’aidant à étendre mon linge, les enfants aussi nous ont filé un coup de main. Et puis, tu m’as embrassée et tu es parti. Je me suis mise à écrire et j’attendrai que tu rentres, pour corriger mon texte. Pas pour corriger les fautes mais pour voir si j’ai pas raconté trop de conneries. Parce que de nous deux, j’ai beau être la plus balaise en littérature, ça reste quand même toi qui gères le mieux la culture.

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now